L’Avenir à Villejuif
Écologie - Démocratie - Solidarité

Categories

Accueil > Thémes > Urbanisme > 25 ans de politique urbaine du PCF à Villejuif

Rapport de stage de Manon Castagné - Été 2013

Imprimez !
1er septembre 2013
Manon Castagné

25 ans de politique urbaine du PCF à Villejuif

ANNEXE 5 : Interview d’Alain Lipietz

Comment êtes-vous arrivé à Villejuif ?

En 1969 nous nous étions installés comme locataires dans le 13ème arrondissement, entre autres pour des raisons militantes. C’était encore un quartier populaire avec une usine automobile, un centre de tri postal, etc... En 1988 il s’était déjà largement embourgeoisé, et très cher. Avec trois adolescents, il nous fallait un logement suffisamment grand, tout en restant sur la ligne de métro 7, compte tenu de nos lieux de travail. Nous avons choisi le terminus : Louis Aragon. Là nous avons immédiatement trouvé un petit pavillon à vendre, pas trop cher pour nous qui ne pouvions plus nous payer le 13ème. Nous étions en quelque sorte à l’avant-garde du mouvement d’afflux des classes moyennes chassées de Paris…

Et comment avez-vous commencé à militer à Villejuif ?

Il y avait deux ou trois Verts : Yvette Buhr, militante historique qui habitait dans le quartier Pasteur, plus des jeunes postiers ou hospitaliers qui ne passaient que quelques dizaines de mois à Villejuif. On sous-estime cette présence temporaire des jeunes travailleurs à Villejuif, et l’abondance des emplois liés aux 3 hôpitaux.
De l’avis général, l’intensité de la fraude était telle qu’il semblait inutile de présenter une liste municipale sur Villejuif. En revanche, je me suis présenté en 1992 aux élections régionales, j’ai été le premier élu Vert sur le Val-de-Marne.

C’était sérieux, cette histoire de fraude ?

En 1995, Jeanine Rollin-Coutant, une militante associative, nous a convaincu de nous présenter aux municipales. Nous avons constitué une liste citoyenne, Villejuif Autrement, et nous avons obtenu près de 10%. Mais l’élection a été cassée pour fraude par le Conseil d’État ! C’était l’époque de la dissidence « refondatrice » de Charles Fiterman à l’intérieur du Parti communiste, et nous avons vu affluer des militants communistes dissidents d’Arcueil ou de Villejuif. Ils nous ont raconté comment ça se passait depuis des décennies sur Ivry, Vitry, Gentilly, Villejuif. Il y avait un véritable concours, au sein du Parti communiste, à ceux qui parviendraient à frauder le plus... Leurs informations sur les techniques de fraude, comme la réglementation de plus en plus ferme, nous ont permis de mieux contrôler les élections. Pourtant, encore à la fin des années 1990, le maire de Villejuif pouvait se vanter auprès du maire d’Arcueil de nous avoir "encore enfilé 400 bulletins"... Je pense qu’aujourd’hui il n’en serait plus de même.
Ce recours à la fraude, nous ont raconté ces « refondateurs », faisait littéralement partie de la contre-culture du Pcf de ce coin du Val-de-Marne : une forme d’affirmation face à la "légalité bourgeoise". C’était, pour les jeunes communistes qui tenaient les bureaux de vote, un rite d’initiation.

Ce coin du Val-de-Marne a donc un parti communiste particulièrement "dur" ?

Le Parti communiste tient ces villes depuis ses origines, c’est le cœur de la « banlieue rouge ». Le Parti socialiste, après avoir été longtemps la première victime de la fraude, a fini par accepter de s’associer au Pcf, mais dans un rôle subordonné, dans le cadre des accords nationaux ou départementaux.
Oui, ce fut un parti communiste « stalinien » puis « brejnévien », resté longtemps fidèle à la ligne du secrétaire général de l’époque, Georges Marchais. La dissidence rénovatrice ou refondatrice y est restée assez faible (sauf à Arcueil, où elle l’a emporté). Le parti y est plus dur, plus hégémoniste que dans d’autres villes communistes de la banlieue. Lorsque Georges Marchais, qui habitait Champigny, a compris que le redécoupage électoral ne lui laissait aucune chance sur sa circonscription de résidence, il n’a pas hésité à se parachuter sur la 11e circonscription qui englobe Villejuif, Arcueil, Gentilly et Cachan, en évinçant la députée en place dont le prestige était pourtant immense, Marie-Claude Vaillant-Couturier. Et son suppléant était Pierre-Yves Cosnier, le maire de Villejuif.
La contrepartie, c’est que la culture communiste a protégé d’une certaine façon la population de la contamination par le Front national : même si ça n’a plus grand sens, un réseau associatif très contrôlé par le Parti continue à exister. Mais d’un autre côté, toutes les associations qui ne sont pas « dans la ligne » sont brimées ou non reconnues.
Cela dit, l’arrivée de Claudine Cordillot à la mairie est le signe d’une évolution plus « normale » du PC à Villejuif. Quand je dis « normale », je veux dire une évolution semblable à celle qui y a eu au niveau national avec Robert Hue et Marie-Georges Buffet. À ce que l’on nous dit, le Pcf de Villejuif reste majoritairement de type Marchais, mais avec des tendances modernisatrices, justement incarnées par Mme Cordillot - et non sans tension avec les communistes plus traditionalistes.

Et comment cela se traduit-il du point de vue de la politique foncière de la municipalité communiste ?

Cette circonscription, et la ville de Villejuif en particulier, a longtemps joué le rôle de « la circonscription la plus sûre » pour le Parti. Sa politique de commande publique a donc été l’un des moyens d’alimenter les finances du parti, essentiellement par le truchement d’une institution originaire de la Seine-Saint-Denis : la Sidéco, Société d’ingénierie et de développement économique. La Sidéco était à la fois une entreprise d’aménagement et une structure de portage de réserves foncières. Je dois insister sur le fait que, contrairement aux structures équivalentes des autres grands partis (comme Urba pour le PS), la Sidéco n’a jamais été une boîte bidon. C’était une vraie équipe d’aménageurs, avec leur style très particulier (d’aucun diraient : un style d’architecture et d’urbanisme « est-européen », qu’incarnent les « barres » de Paul Chemetov...). Il ne s’agissait donc pas de contrats fictifs, mais simplement de surfacturer une entreprise pour des services réels, surfacturation qui revenait vers le Parti par des moyens légaux, comme la cotisation des adhérents, les « gestes commerciaux » pour les fêtes de L’Huma, etc. Le système, comme la fraude d’ailleurs, était l’expression du dévouement à « la cause » ! C’est pourquoi le Parti communiste n’a jamais été condamné pour financement illégal.
Mais le résultat était quand même une suractivité de la Sidéco et une activité foncière débordante dans les municipalités communistes. Ainsi, la Sidéco s’est engagée à fond dans la vague de spéculation foncière et immobilière de la fin des années 1980 - début des années 1990. Bulle immobilière qui a éclaté en 1992 avec le resserrement du crédit dans le cadre du traité de Maastricht. L’éclatement de cette bulle immobilière a provoqué la faillite de banques françaises comme le Crédit lyonnais, et les vastes Zac que la ville de Villejuif avait mises en place pour faire travailler la Sidéco se sont retrouvées paralysées.

C’est quoi, exactement, une Zac ?

La Zac est une procédure d’origine gaulliste qui permet à une municipalité de rénover tout un quartier, y compris en expropriant des habitants. Elle est confiée à un aménageur qui y inscrit des infrastructures publiques, investissements qu’elle finance en revendant des droits à construire (tant de mètres carrés de bureaux ou de logements sur telle parcelle de la Zac) à des promoteurs eux-mêmes publics ou privés. Tous les « prélèvements indus » au bénéfice d’un parti que vous pouvez imaginer sont évidemment possibles, à chaque étape de cette procédure de Zac. Elle n’est pourtant pas condamnable dans son principe : faire participer les promoteurs au financement des infrastructures des services publics urbains, voies et réseaux divers, parcs, écoles, crèches, postes, etc.

Et quel fut l’effet de la crise immobilière de 1992 ?

Bien sûr, avant de vendre les droits à construire, l’aménageur de la Zac doit emprunter, pour acheter les terrains et faire les aménagements. Comme la Ville avait apporté sa garantie à tous ces emprunts, l’endettement de Villejuif a bondi avec la paralysie des Zac suite à l’éclatement de la bulle en 1992, tandis que toutes ces Zac restées en plan se transformaient en terrains vagues, notamment autour de la station Léo Lagrange. La situation ne s’est débloquée qu’au début des années 2000. C’est alors que se sont achevées les différentes Zac du nord de Villejuif (Barmonts, Pasteur, etc.), avec notamment l’arrivée du siège du Crédit lyonnais devant Léo Lagrange.
Ce premier choc foncier-immobilier et le mécontentement populaire qu’il a entraîné ont favorisé le développement des autres partis progressistes (PS et Verts) sur le nord de Villejuif. Il faut bien voir que la politique foncière du Pcf villejuifois était alors (et reste !) coincée dans une contradiction. Pour faire travailler la Sidéco, on multipliait les Zac, mais ces Zac perturbaient la vie d’une partie de la population villejuifoise, qui était pourtant liée depuis très longtemps à la gauche. La classe ouvrière ancienne, à l’origine du caractère ouvrier et communiste de Villejuif, avait bénéficié de la loi Loucheur dans l’entre-deux-guerres (une aide publique à l’accès au logement), et a créé ce paysage de petits pavillons ouvriers, souvent auto-construits, avec des jardins à la décoration parfois naïve, tout-à-fait typique de la "banlieue rouge". Les opérations de Zac qui visent à densifier ce pavillonnaire se heurtent donc à une résistance des vieilles couches populaires de Villejuif ou de leurs enfants, héritiers de ces pavillons.
Par ailleurs, tout en modifiant par sa politique foncière et immobilière la composition architecturale de Villejuif, la municipalité communiste essayait de maintenir la même sociologie populaire et résistait à l’arrivée des classes moyennes qui refluaient de Paris à cause de la hausse des prix. Le maire de l’époque, Pierre-Yves Cosnier, a refusé plusieurs implantations d’entreprises tertiaires importantes pour ralentir la modification sociologique de la Ville.
Lorsque la crise de 1992 est survenue, la Sidéco et la Ville se sont retrouvées en grande difficulté financière, comme je l’ai dit. Les préfets de Seine-Saint-Denis et du Val-de-Marne en ont profité pour tenter de limiter les excès de la Sidéco. Ils ont dénoncé avec raison le mélange des genres que représentait cette société, qui était à la fois un office foncier et un aménageur au service des villes communistes (ou des mairies socialistes qui voulaient profiter du système). En effet, la Sidéco, qui menait à la fois les études foncières préalables à la création des Zac, achetait les terrains sur les futures Zac, puis aménageait ces Zac, bénéficiant d’une sorte de monopole qui renchérissait le coût des opérations et permettait, tout en les dissimulant, des surfacturations ou « dépenses indues ».
Dans le Val-de-Marne, le préfet imposa donc la création de deux institutions distinctes : la Sadev 94 (Société d’aménagement et de développement des villes du Val-de-Marne), vrai aménageur, et le Saf 94 (Syndicat d’action foncière), vrai établissement foncier qui assumerait la fonction de constitution d’une réserve foncière. Mais le directeur de la Sadev 94 est resté le directeur historique de la Sidéco : Edgard Cohen-Skalli, figure reconnue internationalement de l’aménagement et de l’urbanisme des quartiers populaires.

Et aujourd’hui ?

J’ai l’impression que ce qui s’est passé dans les années 2000 et va donc se passer dans les années 2010 est exactement la reproduction de ce qui s’est passé 20 ans auparavant. Le Parti communiste, disposant d’une base municipale de plus en plus réduite, a accru la pression pour faire travailler la Sadev 94, en justifiant l’accélération des manoeuvres foncières par la logique sarkozyste du Grand Paris : il faut « densifier », c’est-à-dire raser le pavillonnaire et combler les espaces agricoles résiduels, pour y construire, afin de rattraper le retard national (tout à fait réel !) dans la construction du logement social, retard acquis consécutivement à l’éclatement de la bulle de 1992.
A cela s’ajoute une des caractéristiques propres au Pcf très marchaisien de Villejuif : sa difficulté à s’adapter aux nouveaux mécanismes « contractuels » État-collectivités locales développées à partir des années 1990. Ainsi, Villejuif a été incapable de monter un dossier de rénovation urbaine dans le cadre de l’ANRU (dispositif Borloo dont ont bénéficié pourtant d’autres municipalités communistes). Du coup, la Sadev 94 doit à Villejuif se débrouiller sans l’aide massive de l’Etat, ce qui est sans doute un handicap (pour les habitants de Villejuif) mais lui offre plus de liberté (à la Sadev 94).
La Chambre régionale des comptes a consacré en janvier 2013 un rapport dévastateur à la Sadev 94 . Elle lui reproche d’avoir en réalité reconstitué tous les défauts de la Sidéco, en particulier le mélange des genres : études préalables à la création des Zac, constitution du portefeuille foncier, aménageur. En effet la Sadev 94, sachant à peu près où sera instituée une Zac (puisque c’est elle qui fait l’étude préalable), sait où en seront les terrains et les achète dès qu’elle le peut, recourrant à la menace d’expropriation avant même la déclaration d’utilité publique. D’autre part, elle a le plus de compétence sur cette zone qu’elle étudie depuis longtemps, donc elle remporte l’appel d’offre pour le marché d’aménagement. Et si la Zac, pour telle ou telle raison, ne recouvre pas finalement les terrains que la Sadev 94 avait prévu, elle peut en plus se lancer dans des opérations de promotion immobilière privée sur les terrains qu’elle a achetés !
Confortée par ce monopole, la Sadev 94, comme la Sidéco naguère, s’est laissée emporter par l’atmosphère de spéculation foncière et immobilière des années 2000. Elle s’est considérablement endettée, comme le montre avec inquiétude le rapport qui prévoit pour 2015 un endettement de 350 % par rapport à ses fonds propres (qui sont apportés principalement par les villes communistes ou alliées, lesquelles ont en outre apporté leurs garanties aux banques). Si la bulle immobilière éclate en Ile-de-France (ce qui peut très bien arriver), à nouveau les villes qui ont spéculé avec la Sadev 94 sur une transformation urbaine accélérée devront assumer les pertes, alors même que par exemple Villejuif reste la ville la plus endettée du département. Nous aurions à subir l’éclatement de la bulle dans les années 2010, alors que l’éclatement de la bulle des années 1990 n’est pas encore apuré !
Autres « détails » pointés par la Chambre des comptes : les « erreurs comptables » ou les dérives de coûts (sur la refonte du système d’information), qui laissent soupçonner des « dépenses indues », et le sort étrange d’Edgard Cohen-Skalli. Celui-ci a été licencié pour faute professionnelle par la Sadev 94, licenciement pour « cause réelle et sérieuse ». Il a pourtant touché 444 000 euros d’indemnité, et surtout… il a ensuite été maintenu à son poste pendant encore un an ! Et à l’issue de cette année, conclue par un « pot de départ » de 31 000 euros, il a été nommé à la direction d’un satellite de la Sadev 94 : la Fondation Sadev 94 Mali.
Quand on essaye de comprendre pourquoi Edgard Cohen-Skalli est entré en conflit avec le conseil d’administration (principalement communiste) de la Sadev 94, il semble que ce soit au moment où Sarkozy a voulu prendre en main directement l’aménagement de Seine-Amont sous la forme d’une Opération d’intérêt national (OIN). Les orientations plus modernistes du Pcf ont amené celui-ci à « composer », alors que Cohen-Skalli considérait que la prise en main direct de l’OIN par l’État diminuerait la possibilité pour la Sadev 94 d’opérer comme elle, ou la Sidéco, l’avait fait depuis des décennies. C’était donc un désaccord tactique, mais important. Le fait qu’il ne soit que tactique expliquerait que Cohen-Skalli, tout en étant licencié, ait été maintenu à son poste... avec un parachute doré ! Les dépenses considérables pour son pot de départ et sa nomination à la direction de la Sadev - Mali illustrerait alors la subsistance d’un courant communiste "dur", que le Pcf plus moderniste du Val de Marne (incarné par le consensuel président du conseil général, Christian Favier) devrait ménager.
Par exemple : la Sadev-Mali (que la Cour des comptes dénonce aussi pour son mélange des genre dans les opérations de coopération au Mali) dispose de locaux à Villejuif. Ces locaux accueillent l’Organisation des citoyens unis (OCU). Dès l’année 2012, Hollande à peine élu, l’OCU organisait une fête à laquelle participait plusieurs personnalités communistes de Villejuif… où l’on appelait ouvertement à la chute du gouvernement Ayrault.

Vous dites que la Sadev 94 joue aussi le rôle de portage de réserves foncières. Mais n’avait-on pas justement créé le Saf 94 pour éviter cela ?

C’est devenu assez formel. La Sadev 94 et le Saf 94 sont présidés respectivement par les deux conseillers généraux communistes de Villejuif, Laurent Garnier et Gilles Delbos. J’ai un peu l’impression que la municipalité communiste de Villejuif, quand elle veut acheter un terrain, le fait porter soit par le Saf 94 soit par la Sadev 94, plus ou moins indifféremment. Il y a peut-être une logique dans le choix Sadev 94 ou Saf 94, mais il faudrait une enquête plus fine pour clarifier ce point.

Que ce soit Sadev 94 ou Saf 94, quelle est donc actuellement leur politique foncière ?

La logique est très claire : acheter le plus de terrains possible, dans des endroits appelés à se réévaluer le plus vite au fil de la bulle immobilière qui se développe dans les années 2000, afin de faire les bénéfices maximaux dans la revente de droits à construire. C’est un bénéfice au moins foncier : la municipalité communiste est partagée quant à l’usage immobilier précis qui va être fait de ces terrains, j’y reviendrai. Mais en tout état de cause, le bloc municipalité-Sadev 94-Saf 94 semble estimer que ces terrains ne peuvent que prendre de la valeur, ce qui est encore une fois un pari osé car « les peupliers ne montent pas jusqu’au ciel » : toutes les bulles sont amenées à crever un jour.
Les achats de la Sadev 94 et du Saf 94 cautionnés par la municipalité de Villejuif (que vous avez repérés dans votre recension ) se portent donc essentiellement sur 2 zones :
1. La Zac Aragon - et en fait toute l’ex-Nationale 7, que la municipalité rêve en prolongement de l’avenue d’Italie, avec des immeubles de 7 à 8 étages en moyenne ;
2. La Zac Campus Grand Parc, qui tire prétexte d’une opération industrielle et scientifique appelée Cancer Campus pour justifier l’urbanisation de ce qui ne l’avait pas été jusqu’à présent : une partie du parc des Hautes bruyères et le Terrain des maraîchers.
Mais par ailleurs nous avons appris, lors du conseil municipal d’avril 2013, que la prochaine opération serait sur Monsivry, plateau à l’extrême nord de Villejuif, ce qui peut paraître surprenant. Il s’agit d’une zone pavillonnaire périphérique, mais qui ne sera pas trop loin de la future station de métro de la Ligne bleue du Grand Paris, au Kremlin-Bicêtre. Là, c’est vraiment de la spéculation à long terme. Cette zone pavillonnaire ne pourra pas devenir une zone de grands ensembles avant la fin des années 2020. Mais la plus-value foncière qu’on peut y espérer n’en est que plus grande.

N’est-il pas légitime de prendre le contrôle du foncier, avant que la spéculation privée ne se déchaîne sur les lignes Bleue et Rouge du métro Grand Paris, qui vont desservir ces zones ?

Bien sûr, mais la puissance publique dispose d’autres moyens, pour « prendre le contrôle du foncier », que de l’acheter en se faisant « spéculateur public » ! J’ai milité, depuis mes premiers travaux de 1971 sur le « tribut foncier urbain », pour une loi de municipalisation des sols qui rendrait aux collectivités le contrôle de l’affectation des terrains et récupérerait la plus-value foncière provoquée par les aménagements publics. En l’absence d’une telle loi, une municipalité peut limiter le « droit d’user et d’abuser » de la propriété privée… par les règlements d’urbanisme. Or toutes les modifications du Plan Local d’Urbanisme villejuifois ne font qu’élargir la possibilité de s’enrichir par changement de l’affectation des sols, en densifiant tout Villejuif, en levant les interdictions de construire sur les dernières zones agricoles, et même en autorisant la promotion immobilière dans le Parc départemental des Hautes-Bruyères !
L’argument est toujours : la France, et particulièrement l’Ile de France, manque de logements sociaux, on va les construire à Villejuif. Or cette politique de surdensification et de concentration des classes populaires dans une même ville me paraît socialement et écologiquement critiquable.
En outre, au vu de votre relevé de toutes les acquisition foncières de la ville de Villejuif, on a un peu l’impression d’un grand opportunisme : la municipalité, le Saf 94 ou la Sadev 94 achètent et revendent des terrains un peu partout, même au dehors de ces 3 zones, comme un spéculateur ordinaire… sauf qu’ils se targuent des prérogatives de la puissance publique !

Mais que vont-ils faire de tous ces terrains ? Que veulent-ils y construire ?

Alors là, on sort du tronc commun de la logique foncière et financière du Pcf et on rentre dans des débats plus socio-politiques. Il y a d’une part la volonté traditionnelle du Parti communiste villejuifois de contrôler la composition sociologique de la ville, en renforçant au maximum son caractère de cité dortoir de HLM dépendant de la municipalité. Cette politique « clientéliste » est très coûteuse à terme, mais elle assure (croient-ils) le maintien d’un vote communiste sur Villejuif.
Je dis que c’est une politique coûteuse, à la fois pour la Ville, car cela revient à n’y faire venir que des pauvres, qui paieront peu d’impôts à la Ville mais coûteront cher en services publics locaux, et pour les habitants, puisque les habitants pauvres auront de plus en plus autour d’eux d’autres pauvres, avec un risque de formation de ghettos, en particulier scolaires mais aussi culturels. D’ores et déjà, la Ville n’a plus les moyens qu’elle avait encore dans les années 1980 d’offrir un large éventail de services publics à ses habitants à faibles revenus. Et pourtant elle veut en faire venir encore plus ! Et le risque d’effet boule-de-neige est réel : les classes moyennes, qui ont toutes les raisons « géographiques » de venir à Villejuif, risquent de la fuir à cause de la cherté des impôts locaux, de la surreprésentation des couches sociales défavorisées dans les écoles, etc. Il y aura alors encore moins d’argent pour les services publics locaux, il faudra encore augmenter les impôts et les tarifs publics pour ceux qui peuvent payer, ce qui fera fuir ceux qui restaient, etc. La mixité sociale, qui ne demande qu’à s’épanouir dans Villejuif, risque donc d’y reculer. Et devant la montée de l’insécurité et la baisse du niveau de service (propreté de l’espace public, entretien de la voierie, etc.), l’avantage politique espéré risque de se transformer en son contraire : le rejet, la « rage ».
Mais il existe une autre tendance dans le PC villejuifois, qu’exprimait d’ailleurs, dès la fin de la magistrature de Pierre-Yves Cosnier, le site Internet de la Ville. Alors que la mairie couvrait la ville d’affiches "Villejuif = ville sinistrée", le site vantait discrètement les avantages et la capacité d’accueil de la ville pour les entreprises modernes ! Il y a donc clairement une partie du Pcf villejuifois qui joue la carte de la modernisation, tandis qu’une autre joue la carte de la paupérisation. Donc il y aura probablement des conflits sur l’attribution des sols achetés par la Sadev 94 ou le Saf 94 : soit pour attirer des entreprises qui rapporteront de la taxe professionnelle, soit pour construire des HLM, qui coûteront en services publics plus qu’ils ne rapporteront...

Que pensez-vous des témoignages que j’ai pu recueillir auprès des agents immobiliers de la ville ?

Ils recoupent très largement ce que je viens de dire : l’extrême activisme de la municipalité, qui use et abuse du droit de préemption, se comportant comme le vrai propriétaire foncier de l’ensemble de son territoire. Suivant le caractère plus ou moins acerbe de vos interlocuteurs, on attribue ce comportement soit à une pure volonté de spéculation foncière, soit à une volonté de contrôler l’évolution sociologique de la Ville dans le sens d’une paupérisation, opposée à la « gentrification » (comme ils disent) par immigration spontanée des classes moyennes chassées de Paris.

Mais vous croyez vraiment que le Parti communiste fait venir des pauvres exprès, et des pauvres qui votent pour lui, notamment venus de la Seine-Saint-Denis ?

Vous faites allusion à une interview particulièrement acerbe qui reflète la rumeur populaire, y compris avec ses accents racistes. C’est vrai que la construction d’un immeuble HLM sur l’esplanade Pierre-Yves Cosnier, seule grande place qui restait à Villejuif entre le théâtre, la médiathèque, la mairie et l’église, a profondément choqué la population. Et parmi les nouveaux habitants de cette tour, on a vu, paraît-il, arriver des voitures immatriculées 93, ce qui a engendré la rumeur d’un rapatriement vers Villejuif des électeurs communistes des villes de la Seine-Saint-Denis tombées entre les mains de partis de gauche concurrents.
Ce qui est certain, c’est que la municipalité ne cherche absolument pas à rééquilibrer le contenu sociologique de Villejuif de façon a y promouvoir la mixité sociale et fonctionnelle. Elle aurait pu profiter de la cherté des logements dans le 13ème arrondissement de Paris pour attirer des enseignants, dont les enfants auraient contribué à relever le niveau de ses écoles, lycées et collèges, facilitant ainsi l’intégration sociale des enfants des classes populaires habitant dans les cités HLM. Manifestement, la Ville cherche plutôt à augmenter la part de HLM dans Villejuif, alors que la Ville est déjà bien au-dessus des normes fixées par la gauche gouvernementale : 25% de HLM dans toutes les villes d’Ile-de-France ! C’est la base objective de la rumeur persistante de la défense d’une base électorale communiste par afflux de nouveaux habitants populaires.
Quant au problème de la mixité fonctionnelle (c’est-à-dire : faire reculer le caractère de ville dortoir de Villejuif, en faisant venir des emplois), je vous ai dit que c’est plus compliqué. Longtemps, le Pcf villejuifois a tempêté contre la présence de 3 hôpitaux à Villejuif, qui « occupaient du terrain sans payer de taxe professionnelle ». Nous avons mis près de 20 ans à leur faire comprendre que, par la masse d’emplois créés, comme par la qualification de ces emplois, ces hôpitaux, avec leurs centres de recherche et d’enseignement, sont une chance pour la ville, qu’on pourrait concevoir un développement fondé sur cette « spécialité santé » de la ville… Le message a fini par passer, témoin le projet Cancer Campus avec son BioPark, « couveuse » pour industries de biotechnologies. Il y a certainement des tendances dans le communisme municipal villejuifois à adopter une telle vision modernisatrice, même si l’avantage en termes de taxe professionnelle n’est plus aussi intéressant qu’autrefois. Mais ces tendances sont captées par le mirage du Crédit lyonnais, dont l’arrivée a certainement contribué à dénouer financièrement le sort, très compromis, de la Zac Pasteur au nord de la ville. Visiblement, la Ville espère refaire le même coup dans la Zac Aragon : "faire venir une entreprise du CAC 40".
Je pense que ce modernisme-là n’est pas très malin. D’abord, toutes les municipalités attendant une nouvelle station de métro jouent la même stratégie du « gros coup », et nous avons déjà pléthore des bureaux inoccupés à proximité de Louis-Aragon. Ensuite, le siège du Crédit lyonnais a débarqué avec ses propres salariés, du moins ceux qui ont pu suivre cette « délocalisation ».
Ce qui manque à Villejuif et ce qui reflue depuis Paris, ce sont plutôt les petites entreprises, qu’il s’agisse de mécanique, d’électronique ou d’informatique, de design, medias, etc. Villejuif ferait beaucoup mieux, pour créer des emplois locaux, d’ouvrir des « hôtels pour entreprises » à partir de entrepôts et ateliers sur les terrains qu’elle a acquis, où pourraient s’installer des très petites entreprises de hautes technologies. C’est d’ailleurs l’idée du « BioPark », mais seulement conçu dans le cadre d’une « grande opération » (Cancer Campus). Le développement « endogène », c’est-à-dire par en bas, fondé sur l’éclosion de PME locales, est un phénomène en réalité plus diffus, mais qui demande aussi un accompagnement public.
Une telle stratégie serait cohérente avec le développement du rôle d’enseignement supérieur professionnalisant de la ville, déjà réel grâce aux écoles d’ingénieurs (EFREI, Epita, Sup’Biotech), et qui pourrait devenir majeur si l’on parvenait à attirer un centre universitaire à Louis-Aragon. Mais pour cela, la municipalité devrait adopter une attitude « à l’italienne » d’alliance avec les petits entrepreneurs dynamiques, comme l’a fait le Parti communiste italien en Émilie-Romagne… Alors que les seules entreprises avec lesquelles le Parti communiste français se sent à l’aise sont les grandes entreprises nationales.

Partager

Commentaires

4 Messages

  • fresnes2020 19 janvier 2015
    13:47

    Merci , c’est passionnant.

    J’ai moi-même tenté d’analyser récemment les liens entre la ville de Fresnes et sa société d’aménagement, à une échelle plus modeste.

    repondre message

  • Ivry Sans Toit(t) 27 octobre 2015
    18:05

    Bonjour M. LIPIETZ,
    Tout d’abord permettez moi de vous dire que cet article fait référence dans la compréhension des mécanismes d’aménagement dans le 94.

    Une portion de l’interview suscite cependant mon interrogation.

    "Du coup, la Sadev 94 doit à Villejuif se débrouiller sans l’aide massive de l’Etat, ce qui est sans doute un handicap (pour les habitants de Villejuif) mais lui offre plus de liberté (à la Sadev 94)."
    Quel type aide massive de l’état s’agit il exactement ?

    Sur 2015 l’endettement dépasse les 500% bien supérieur aux prévisions de la chambre régional des comptes. Que risque-t-il de se passer ?

    Bien à vous,
    Ivry Sans Toit(t)

    repondre message

    • Alain Lipietz 27 octobre 2015
      23:03

      Merci, chers amis, du compliment !
      Cette phrase de mon article visait la différence entre le mécanisme de l’Opération de rénovation urbaine financée par l’ANRU et le mécanisme de ZAC. La ZAC ne reçoit aucune aide de l’Etat, l’ANRU, du moins au moment du plan Borloo, pouvait prendre en charge des dizaines de millions pour une opération portant sur des milliers de logements.

      Résultat : la Sadev a dû prendre énormément de risques. Et maintenant ces risques vont se concrétiser, car la bulle immobilière des années 2000 se dégonfle lentement, bien que la demande de logement ne soit pas couverte par l’offre. En tout cas le marché de l’immobilier de bureau se dégonfle, comme c’était déjà le cas au moment de mon entretien avec Manon Castagné, mais maintenant c’est plus visible dans les comptes. Pour la ZAC Campus Grand Parc, le trou anticipé par la Sadev serait de 36 millions !! Mieux vaudrait annuler purement et simplement l’opération… ou en prévoir une beaucoup plus petite.

      Quant au marché des droits à construire des logements, il souffre d’une désolvabilisation de la demande, malgré des taux historiquement bas. Les "prolos" et les employés ne peuvent plus acheter (ou alors loin en grande banlieue), les offices Hlm sont en difficulté, même les classes moyennes, qui achetaient du De Robien, du Périssol, du Lienemann, pour compléter leur retraite par répartition, commencent à tirer la langue pour acheter du Duflot ou du Pinel…

      Ces dispositifs avaient l’avantage pour l’Etat de ne pas apparaitre comme des dépenses augmentant l’endettement de l’Etat : on incitait les classes moyennes à s’endetter à la place de l’Etat pour produire du logement locatif. Je me demande s’il n’aurait pas mieux valu passer directement par l’aide à la pierre, mais évidemment il fallait (et il faut toujours) "tenir les critères de Maastricht"… et mystérieusement, la "dépense fiscale " que représente ces aides massives à l’endettement privé n’est pas comptée comme une dépense publique (il est vrai que c’est une invention allemande.)

      Du coup, le prix du terrain commence à baisser. Or le PCF avait "fait de la cavalerie" en se revendant entre amis (Sidec -> Villejuif -> SAF -> Villejuif…) des terrains dont il espérait que le prix augmenterait sans cesse. Et maintenant, c’est nous qui devrons payer le prix de ces "portages toxiques" !

      Et bien sûr, si la Sadev fait faillite, malheur aux villes qui lui auront concédé des garanties d’emprunt… comme en 1992.

      repondre message

      • un habitant révolté 29 octobre 2015
        13:06

        Merci pour la réponse.
        C’est ce qui s’appelle être entre le marteau et la faucille... euh ... l’enclume. Soit le projet repart et l’expropriation, par ses faibles indemnités, nous chasse de la ville, soit la SADEV94 fait faillite et les habitants dont nous faisons encore partie paient les pots cassées car la Ville d’Ivry est garant des emprunts.
        Ce deal perdant perdant doit forcément profiter à quelques uns.

        repondre message

Répondre à cet article

Vous retrouverez cette page sur internet :
http://www.laveniravillejuif.fr/spip.php?article64