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9 juillet 2015
Alain Lipietz

Face à la violence dans Villejuif

Suite à deux débats au pied de la tour Mermoz, consécutifs au « crime des Lozaits », une réunion exploratoire a réuni en mairie plusieurs maires adjoint-e-s : Natalie Gandais, comme déléguée à l’habitat et au logement, Fadma Ouchard, déléguée à l’enfance, à l’éducation et au périscolaire, qui pilotait la réunion, Monique Lambert, politique de la ville, Sylvie Thomas, gestion urbaine de proximité, Jorge Carvalho, tranquillité publique.

Plus : les services concernés, Emmanuel Freemann, Villejuifois psychothérapeute, intervenant auprès de jeunes enfants… et Mme Elizabeth F., qui avait inspiré cette réunion.

Une experte du CSTB (centre de recherche du ministère du Logement) était invitée : Mme Joëlle Bordet, spécialiste des enfants et des jeunes des cités face à la violence (on peut télécharger ses travaux à partir de sa notice Wikipedia).

Pour Mme F., l’idée de départ était d’initier les jeunes Villejuifois à la communication non-violente, qui en même temps développe un état d’esprit orienté vers la Paix. Mais à la demande de Joëlle Bordet, qui insistait pour « ne pas tout mélanger », nous avons commencé par un débriefing des évènements récents particulièrement violents.

Le constat

Il y eut d’abord l’assassinat d’Aurélie par un djihadiste : un drame entre personnes étrangères à Villejuif, mais les cibles du projet terroriste étaient bien des églises de Villejuif. Toutefois le « péril djihadiste » ne préoccupe plus guère la population, contrairement à la violence de droit commun : drogues, incendies, vol avec violence, violences conjugales, viol collectif, fusillades entre bandes. Cela s’accélère depuis un mois et demi, mais, encore une fois, ne pas tout mélanger :

-  L’incendie de la ludothèque était un accident, mais mettait en cause l’imprudence de jeunes enfants et la crise de la parentalité,
-  le crime des Lozaits est clairement un conflit de territoires sur le marché de la drogue,
-  L’incendie de la piscine reste mystérieux, son auteur présumé n’étant pas en état d’être interrogé,
-  L’incendie d’un scooter dans un hall de Lamartine peut être une pure bêtise, ou une « prise de pouvoir » sur un territoire
-  La fusillade du quartier Eluard, suivie d’une autre 36 heures plus tard à quelques dizaines de mètres, au Forez, qui a laissé un homme pour mort (mais pas mort) avec une balle dans l’œil, qu’un couple de courageux voisins est venu secourir (lui remettant l’œil dans l’orbite !), est clairement un conflit entre gangs.
-  La forte dégradation du climat en centre –ville, en particulier dans la cité Maurice Thorez (incivilités, occupation tardive des espaces collectifs par des bandes nombreuses et menaçantes, ce qui a suscité une pétition de la CNL) est le signe de l’établissement d’une voyoucratie sans doute liée à la drogue…

Les service insistent sur l’omniprésence, dans tous les quartiers (y compris les résidences privées), du pouvoir des dealers, et leur connexion avec le trafic d’armes.

L’autre problème est la crise des pré-ados et ados (les 11-15 ans) : sortie du l’école primaire, où la commune offre des activités de loisirs et compte les renforcer, il n’y a plus rien « en dehors » à l’âge du collège, et le très jeune meurtrier des Lozaits (17 ans ) avait décroché au bout de un de collège.

Distinguer les responsabilités

Selon Joëlle Bordet, c’est cette connexion drogue – armes qui est particulièrement dangereuse et qui fait de Villejuif un cas particulièrement grave parmi ceux qu’elle a eu à connaître. Mais elle insiste sur le partage des responsabilités. La drogue, les armes, c’est la responsabilité de la Police nationale, de la Justice, du procureur. La formation de stocks d’armes est pour elle le signe que la police, qui manque de moyens, doit en outre mettre beaucoup d’effectifs sur le renseignement anti-djihadistes.

La responsabilité de la municipalité, c’est de « ré-assurer les habitants » (leur rendre de l’assurance) et d’empêcher la connexion entre la délinquance et la crise de la jeunesse : par la médiation, la création d’emplois, l’animation. Elle cite des expériences où l’on a vu des villes, parties de bien pire qu’à Villejuif, se redresser. Par exemple, à Saint-Etienne-de Rouvray, après l’arrestation de 22 jeunes délinquants d’un coup, il s’est formé une un association d’une centaine de mères, avec une équipe pluridisciplinaire à leur service. C’est dans ce cadre qu’on peut envisager la formation des très jeunes à la non-violence, y compris en s’appuyant sur le collège, mais il faut d’abord ré-assurer les parents.

Elle s’enquière des moyens mis par la municipalité sur ce chapitre (et le département en ce qui concerne les éducateurs), est stupéfaite de leur extrême faiblesse. Les services ajoutent que les rares animateurs ont perdu de leur crédibilité vis-à-vis des jeunes, faute de moyens. « Depuis deux ans il n’y a presque plus personne sur le terrain ». Pour Joëlle Bordet, il y a à Villejuif une crise du « tiers public » c’est à dire du personnel administratif et politique capable de représenter un interlocuteur pour les jeunes, pour les parents inquiets, pour les vieux terrorisés.

Cela passe aussi par une réorganisation des services. Mais encore une fois, le problème est la remobilisation des habitants (y compris les mères de familles monoparentales), et la municipalité doit leur offrir des « outils de la paix » (régies de quartier, maison des parents, animateurs, développeurs de quartiers).

La question du « peuplement »

Joëlle Bordet aiguille ensuite la discussion sur ce que les responsables de l’ANRU appellent aujourd’hui le « peuplement ». (Voyez ici et ).

La mixité sociale, la fin de la ségrégation ethnique dans les quartiers, ne doit pas être comprise, selon elle, comme l’importation de classes moyennes dans les quartiers réputés dangereux : ça ne marchera pas. Il faut penser en terme de parcours résidentiel, offrant aux jeunes une possibilité de dé-cohabiter, aux jeunes adultes : de l’accession sociale à la propriété, tout en restant dans le quartier.

On en est loin : les services précisent qu’actuellement des familles pauvres se saignent aux quatre veines pour mettre leurs enfants dans le privé, en dehors des cités. Ou songent à les renvoyer « au pays » (qui n’est pas le leur).

Mais que fait la police ?

Et le débat revient irrésistiblement sur le court terme et l’inquiétude grandissante. Pourquoi par exemple ne pas légaliser les drogues légères, afin de couper l’herbe sous le pied des dealers ? Joëlle Bordet évoque la réponse en forme de boutade d’un commissaire : « Tant que le pouvoir politique n’est pas capable d’offrir aux jeunes du positif, on préfère encore que la délinquance prenne la forme du trafic de drogue, c’est plus facile à surveiller. » Le problème est que maintenant à Villejuif les trafics de drogue et d’armes sont interconnectés.

Les maires adjointes à l’école (Fadma) et à l’habitat (Natalie), qui reçoivent les habitants affolés, expliquent la gravité du problème pour la population. Le couple courageux qui a secouru le blessé au Forez a raconté à Natalie le déclanchement des hostilités : « Les armes sortaient de partout, des coffres de voiture, des caves, des halls d’immeubles. La police a mis longtemps à venir à notre aide. »

Une des bandes avait caché de la drogue dans le jardin de la crèche, un petit l’a trouvée et a failli la sucer (Fadma a dû quitter un moment la réunion pour recevoir ses parents). La première fusillade avait eu lieu dans l’après-midi, à proximité de l’école Paul-Vaillant-Couturier, et il a fallu organiser une sortie échelonnée pour les enfants. La population ne comprend pas ce que fait la police, pourquoi elle n’intervient pas, pourquoi il y a encore un plan Vigipirate 6 mois après le meurtre d’Aurélie, mais rien, pas même une cellule d’aide psychologique pour le mômes, pas de police dans les parages le lendemain de la fusillade à Éluard, la nuit de la fusillade au Forez, alors que le « règlement de comptes » était encore en cours. (Et il continue : depuis des coups de feu sont entendus toutes les nuits au sud de l’Avenue de la République).

Jorge Carvalho prend la défense de la Police nationale. « Elle ne fait pas rien, elle opère sur le territoire (il énumère 4 services différents), mais on ne la voit pas. Elle préfère être discrète pour remonter les filières. Elle a quand même saisi des caches d’armes au lendemain de la fusillade, mais préfère qu’on n’en parle pas. »

Cette explication suscite l’indignation générale. Que la police judiciaire préfère travailler dans le secret, c’est normal, mais cacher aux gens même les petits succès ne présente aucun intérêt pour l’enquête. Les citoyens sont en droit de mesurer les progrès, or ils ne voient que la dégradation et que « personne ne fait rien ».

Joëlle Bordet précise son scepticisme sur la coexistence d’une police municipale et d’un service de médiation, en tout cas dans le même quartier. E. Freemann explique que même les éducateurs appartiennent à plusieurs administrations et ont plusieurs codes de conduite : éducateurs de rue, éducateurs en milieu ouvert, etc., et certains n’ont pas le droit de rendre compte de ce qu’ils « savent » à des autorités locales (pour ne pas passer pour des balances).

Autre débat : la vidéoprotection de la rue. Joëlle Bordet semble ne guère y croire (selon le célèbre bilan de Scotland Yard, elle aide à éclaircir, mais après coup, 3% des délits, et n’a pas d’effet dissuasif). Plusieurs participants soulignent le coût pour les « honnêtes gens » de perdre le droit à l’image et à la vie privée : si elle permet quelques cas d’élucidation, c’est déjà ça, mais ce coût doit être mis dans la balance. Jorge Carvalho souligne qu’elle sera de plus limitée…par son coût financier.

Quelle coordination contre la délinquance ?

On aborde pour finir le problème de la coordination des intervenants (Ville, Police, Justice, associations) au sein du Conseil local de sécurité et de prévention de la délinquance (CLSPD).

Natalie Gandais confirme que le Commissaire « ne veut parler qu’au maire et à l’adjoint à la sécurité » (mais certains officiers de police lui parlent…). Elle confirme que le nouveau diagnostic de sécurité rejoint les conclusion de Joëlle Bordet : mettre le gros des moyes de la ville sur la médiation et la construction de ce qu’elle a appelé les « Outils de Paix », avec la participation des habitants. Les services évoquent un autre diagnostic réalisé par l’ancienne majorité mais jamais mis en œuvre.

Natalie s’étonne que les maires-adjointes au contact direct des parents et des habitants (habitat et école) ne soient pas plus étroitement associées au CSLPD et au pilotage du diagnostic, dont elle s’étonne de la rareté des réunions. L’adjoint à la sécurité évoque une prochaine réunion en … septembre.

Réactions houleuses. Visiblement, tout le monde n’a pas le même sentiment de l’urgence… et de l’efficacité.

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