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11 mai 2015
Alain Lipietz

Un 8 mai mouvementé

A Villejuif comme en d’autres villes, la cérémonie du 8 mai a été l’occasion d’un déplorable pugilat lié à la « concurrence mémorielle » : qui a le droit de déposer une gerbe ?

La série des cérémonies d’avril-mai (journée de la déportation, capitulation du IIIe Reich) avait été marquée l’an dernier par une tentative du Parti communiste d’imposer une relecture de l’histoire, justifiant le pacte germano-soviétique et l’invasion de la Pologne par les armées de Staline en coopération avec celles d’Hitler. Les messages de MM. Ginsburger et Bretagne avaient été critiqués et débattus ici même (avec un « forum » particulièrement intéressant pour les historiens !). Cette année au contraire, le discours de M. Ginsburger (petit fils de Marie-Claude Vaillant-Couturier) devant la stèle des déportés fut très digne et même assez émouvant. On s’attendait donc à un 8 mai pacifié.

Hélas ! Dès les prises de parole organisées place des Fusillés, le discours de M. Bretagne, au nom des anciens combattants et résistants, fit à nouveau frémir. Sans revenir à son discours fumeux sur les conditions de la destitution puis de l’arrestation de Georges Lebigot lu l’an dernier, il jette dès le début de son discours une bombinette : « Le 22 juin 1940, le gouvernement Paul Reynaud signe l’armistice avec les Allemands. » Stupéfiant mensonge historique : le gouvernement Paul Reynaud, auquel participait de Gaulle, a démissionné le 16 juin, justement par refus de l’armistice, que Pétain imposera six jours plus tard, après avoir appelé dès le 17 juin l’armée française à « cesser le combat » !

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M. Bretagne sous le drapeau rouge

Quel est le but de ce mensonge de François Bretagne ? C’est tout simplement la suite du tract qu’il a signé pendant la campagne municipale avec Patrick Statt, et qui fixe le discours de cette aile "dure" du PCF : nous (l’Union citoyenne) sommes les nazis et les collabo, et eux, communistes, les résistants.

Cette « diabolisation par analogie » de la nouvelle majorité Union Citoyenne doit passer sur le ventre de deux faits historiques : en juin 1940 le Parti communiste (suite au pacte germano-soviétique) est pour un accord avec l’occupant nazi, et De Gaulle, comme Paul Reynaud, et comme une partie de l’extrême droite dont le futur secrétaire de Jean Moulin, Daniel Cordier, sont pour la résistance. Ce n’est qu’un an plus tard, avec la rupture de l’alliance Hitler –Staline, que le PCF entrera dans la résistance.

D’où les mensonges systématiques de M. Bretagne, sur une page obscure de notre histoire qui n’intéresse plus grand monde… sauf ceux du PCF qui tiennent à nous traiter de nazis.

Dans les rangs de la majorité municipale on préfère ignorer : cette aile « dure » est de plus en plus isolée, même au sein du PCF. M. Mille, conseiller délégué qui préside au protocole, après avoir appelé au dépôt des gerbes des association d’anciens combattants et des officiels, annonce la fin de cette cérémonie, appelle à se rendre pour la dernière célébration de la journée au Monument aux Morts, et invite les associations qui le souhaitent à déposer leurs gerbes.

Place de la mairie devant le monument aux morts, Patrick Statt va pousser le bouchon beaucoup plus loin que F. Bretagne.

Dès la fin de la cérémonie, alors que l’hymne européen (l’Hymne à la Joie composé par l’Allemand Ludwig van Beethoven) succède à la Marseillaise, il s’égosille « C’est l’hymne du libéralisme ! de la soumission à l’Allemagne ! C’est honteux ! des dizaines de milliers d’enfants souffrent à cause de cet hymne ! ».

Déjà les élus (le maire, les conseillers généraux) s’éloignent vers le pot de clôture, de l’autre coté du bâtiment, après avoir salué les porteurs de drapeaux, quand s’élèvent de nouvelles clameurs : « Le FN a déposé une gerbe ! » Et la vingtaine de communistes encore devant le Monument aux morts éclate en vociférations.

Resté en queue du groupe des élus j’assiste à cette étrange manifestation, non contre le FN, mais contre le maire qui a « laissé faire ça ! », alors que, sur la place, des rescapés des camps, de la résistance ou leurs enfants se disent profondément choqués. Étant justement dans ce cas (fils d’un déporté et d’une résistante), je partage leur peine et leur colère. Mon grand-père, résistant, avait publiquement giflé Pierre-Étienne Flandin qui avait osé se pointer à la cérémonies du 14 juillet d’Avallon. Mais c’était il y a 70 ans et la question de « l’indignité nationale » avait un sens direct. Plus difficile aujourd’hui.

J’essaie de faire valoir que le maire n’a nullement la possibilité d’interdire à un élu municipal de déposer une gerbe au nom de son parti, la cérémonie terminée. Difficilement, le débat s’engage. A part quelques uns qui se contentent de me hurler des insultes (« Vert de Gris ! » c’est à dire Felgrau, couleur de l’armée allemande d’occupation), plusieurs arguments me sont opposés.

Basiquement : le FN est l’héritier de l’extrême-droite, donc du pétainisme et de la collaboration, et n’a donc pas sa place aux cérémonies du 8 mai. Cet « diabolisation par la généalogie » devient un peu faiblarde, à l’heure où le FN tente de rompre avec son père fondateur justement sur ce point ! Il se trouve que je viens de publier dans Politis une réflexion sur cette rupture chez les Le Pen.

Je fais observer qu’il vaudrait mieux attaquer le FN sur le fond, comme le maire le fait dans son édito du journal municipal, en réponse à la tribune du FN (qui est politiquement répugnante mais « dans les clous » d’un point de vue légal), et non par sa « généalogie ».

Second argument des opposants : « Il faut savoir dans certains cas rompre avec la légalité et, dans ce cas, s’opposer à la liberté du FN de déposer une gerbe. » Je fais observer que la légalité peut aussi être une protection : nous défendons la légalité républicaine, même si elle implique la liberté d’expression des gens ou d’idées que nous n’aimons pas.

Le lendemain j’en aurai la confirmation : tandis que des incidents semblables se déroulent ici et là (à Chamigny, Villiers sur Marne) contre les gerbes FN, dans une mairie FN comme Hénin-Baumont, c’est au contraire le maire FN qui interdit les gerbes des partis de gauche et écologistes.. La question de fond est bien là : il n’est pas de l’intérêt du camp démocrate de violer ses propres valeurs, même si ça fait mal.

Alors que faire ? Des communistes m’objectent que cette séparation entre dépôt des gerbes officielles (pendant la cérémonie) et dépôt de gerbe « libre » (après la cérémonie) est à l’origine de l’incident. Je réponds qu’en tout état de cause le FN était libre de déposer sa gerbe à l’issue de la cérémonie. Je rappelle que sous le mandat de M. Cosnier le groupe FN au conseil municipal a déposé, à l’occasion, des gerbes à la fin ou en dehors de la cérémonie, et que M. Cosnier a préféré « ignorer », ce qui a privé le FN de toute publicité.

Je rejoins la salle du pot, où les participants (dont le maire et quelques élus communistes) ont été informés de l’incident. Dans les conversations, la tendance est plutôt favorable à la « ligne Cosnier » : ignorer, ne pas faire de pub au FN, surtout éviter de le placer en position, toujours favorable, de « victime ».

Mais la question : comment, en démocratie, traiter les adversaires de la démocratie, surtout quand ils se présentent en amis de la démocratie, des femmes, des homosexuels, de la laïcité, de l’indépendance nationale, etc : cette question reste entière.

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